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Asie-Océanie > Inde > Zakir Hussain // Zakir Hussain
Théâtre de la Ville, février 2002Le jeu de ses doigts sur les peaux des tablas est prodigieux de finesse, d'énergie, d'invention. Quelque soit l'attention avec laquelle on les observe, la musique qui s'en dégage a toujours quelque chose d'inconcevable. Nous seulement elle nous transporte dans un monde de jouissance acoustique, mais elle nous parle, nous donne les clés d'une connaissance transmise depuis des millénaires et traduite par le miracle de cet art accompli en un langage à notre portée. Né le 9 mars 1951, formé dès l'enfance par son père, le maître du tabla Alla Rakha, accompagnateur de Ravi Shankar, Zakir Hussain Alla Rakha Quershi possède en lui un savoir musical qu'il partage avec une générosité confondante. Notre rencontre eut lieu sous le signe de sa bonne humeur contagieuse. - Le 7 février 2002 était le deuxième anniversaire de la mort de votre père, le grand maître des tablas Alla Rakha, lui dédirez-vous ce concert ? Zakir Hussain : "Nous lui avons déjà dédié une journée entière de concert dans une salle de 3000 places à Bombay. Nous l'avons intitulé "tal tapassia", ce qui veut dire "prière ou méditation rythmique". De nombreux joueurs de tablas sont venus de toute l'Inde se joindre à mes frères et à moi-même, ainsi que huit étudiants. Nous avons joué de 6h du matin jusqu'à 10h du soir. Chaurasia est venu jouer de la flûte, un joueur de tambour japonais, Trilok Gurtu et deux ou trois autres percussionnistes indiens de fusion. Srinivas et Sultan Khan, qui m'accompagnent aujourd'hui, sont venus également. Et à la fin de cette grande journée de festival, nous avons joué tous ensembles un morceau composé spécialement pour cette occasion : une très belle expérience." "L'année passée, pour le premier anniversaire de sa mort, nous avions déjà dédié une longue journée à la mémoire de mon père. Elle avait aussi commencé à 6h du matin, mais avait duré jusqu'à minuit. Tout le concert de la journée se passait à l'intérieur du Tata Theatre de Bombay, mais pour le final, nous avions joué dehors, devant près de 8000 personnes. C'était superbe ! Giovanni Hidalgo était venu de Porto Rico, John McLaughlin, un percussionniste nigérian et beaucoup d'autres personnalités de la musique. Tous ces musiciens viennent gratuitement, pour le simple plaisir d'être avec nous. Je n'ai pas eu à les inviter. Ils m'ont juste appelé pour dire qu'ils venaient et je suis très heureux que cela se passe comme ça." - Avez-vous un souvenir particulièrement frappant de votre père, à l'époque où il vous enseignait son art des tablas ? Zakir Hussain : "Quand j'étais son jeune élève, vers l'âge de 7 ans, il ne me m'imposait jamais de jouer telle ou telle chose, mais me demandais toujours :"Comment jouerais-tu cela ?" Il me donnait un module rythmique et me demandait de l'utiliser sur une certaine longueur de temps : "Comment vas-tu faire évoluer cette petite phrase d'ici à là ?" me demandait-il. Cette forme d'exercice d'invention était très importante pour la formation de ma pensée. Et c'était toujours la nuit, vers 3 ou 4 heures du matin, qu'il me parlait ainsi. Tous les jours, de 3h à 6h du matin, il me faisait travailler. Il trouvait que c'était le moment le plus propice, parce qu'il n'y avait personne ni rien pour nous déranger, pas de bruit, et que c'est un moment de la nuit, après le sommeil, où la pensée est très aiguisée." - A quel âge vous êtes-vous rendu compte que vous seriez un musicien professionnel ? Zakir Hussain : "Quand j'étais en Inde, je jouais tout le temps. On m'appelait pour aller jouer en concert et j'y allais. On me payait, mais je n'y prêtais jamais aucune attention. Après avoir quitté l'Inde, pour l'Europe et l'Amérique, vers 18-19 ans, je m'amusais vraiment à jouer de la musique, mais il me fallait soudain payer mon loyer, mes déplacements, ma nourriture, etc. Et c'est à ce moment-là que je me suis dit que je pouvais gagner de l'argent avec ce métier. Auparavant, ça ne m'avait jamais vraiment préoccupé." - C'est à cette époque que vous avez commencé à enseigner les tablas... Zakir Hussain : "Oui, j'ai commencé à enseigner à la Washington University de Seattle vers l'âge de 19 ans. Je suis arrivé aux Etats Unis pour accompagner Ravi Shankar lors d'une tournée, en remplacement de mon père qui était souffrant. Mon premier concert sur cette tournée avait lieu au Filmore Est, à New York. C'était un changement radical avec ce que je connaissais en Inde. Je me souviens encore que les sièges étaient disposées autour de la salle et qu'au milieu, les gens était debout sur la piste de danse. Et chacune des 2000 personnes rassemblées là avait un bâton d'encens à la main. L'odeur, l'atmosphère étaient incroyables. C'était la première fois que je jouais dans une salle où je ne voyais pas le public, parce qu'en Inde, il y a toujours de la lumière dans la salle, nous aimons voir le public. C'était une chose très étrange pour moi que cette obscurité dans laquelle je ne voyais que les petits point lumineux des bâtons d'encens qui se consumaient. J'avais l'impression d'être dans "Alice au Pays des Merveilles"… (il rit) " - Par la suite, vous vous êtes installé aux Etat Unis en pleine ère psychédélique. Qu'elle effet cela vous faisait-il, à vous qui veniez d'Inde ? Zakir Hussain : " En fait, les gens prenaient de la drogue pour tenter de vivre une expérience indienne. Nous-mêmes étions Indiens, donc nous vivions déjà cette expérience et n'avions pas besoin de drogue. Ça se passait un peu de la façon suivante : telle personne voulait être telle autre. Pour y parvenir, il lui fallait faire une expérience particulière : prendre de l'herbe, du haschisch, des boutons de peyotl, ou tout ce vous voudrez. Personnellement, j'ai vécu avec The Grateful Dead, et ils étaient toujours bien allumés… Mais, je ne sais pas pourquoi, ça ne m'a jamais vraiment dérangé et je n'ai jamais été attiré par la drogue. Je n'en avais pas besoin, j'étais déjà chez moi avec la musique et ça me suffisait. " - Y a-t-il un moment où vous avez clairement pris conscience que vous faisiez une musique de fusion ? Zakir Hussain : "Je ne sais toujours pas que j'en fais !… Tout monde crois que je fais de la fusion, mais moi je crois que je fais de la musique, tout simplement. Tous ces mots : fusion, world music, new age, etc. ne sont pour moi que des étiquettes de maisons de disques. Elles ont besoin de bacs identifiés dans les magasins : jazz, blues, soul, R&B, fusion, world music… Mais nous, musiciens, nous n'avons pas l'impression de faire telle ou telle musique. Quand j'ai commencé à jouer avec John McLaughlin dans Shakti en 1974, ces étiquettes n'existaient pas encore. Nous n'avons jamais imaginé que nous faisions de la fusion. Nous prenions juste un immense plaisir à jouer ensembles. Les gens ont décidé que c'était de la fusion… Mais la fusion a commencé il y a plus de 1000 ans, par exemple quand les nomades d'Inde du Nord on commencé à se déplacer vers l'Ouest, où on les a appelés Tsiganes ou Gitans…" - C'était néanmoins une musique très nouvelle que vous jouiez avec John McLaughlin. N'aviez-vous pas l'impression d'inventer quelque chose ? Zakir Hussain : "Nous ne pensions même pas à ce que ça pourrait devenir. On jouait et on s'amusait vraiment. C'était extraordinaire pour les gens de voir quatre personnes jouer ensembles des traditions, des styles très différents comme s'ils ne faisaient qu'un. En concert, c'était formidable. Mais quand nous faisions des disques, ce n'était pas du tout pop ou rock, et à l'époque, les gens n'étaient pas encore prêts à recevoir cette musique comme ils le sont aujourd'hui. C'est pourquoi nous avons arrêté au bout de deux ou trois ans. Et c'est seulement maintenant que nous nous rendons compte que nous avons été les pionniers d'un courant qui est devenu très important. Shakti a été l'un des premiers groupes dans lequel se sont unies différentes musiques du monde, ce que beaucoup de gens font aujourd'hui." - Vous avez travaillé avec tant de grands musiciens, en Orient comme en Occident. Quels sont ceux avec lesquels vous avez senti que vous alliez le plus loin dans la musique ? Zakir Hussain : "Il y a plusieurs niveau dans mon expérience musicale. Par exemple, lorsque je jouais juste le répertoire des tablas, c'est avec mon père que je me sentais le mieux et que les gens m'appréciaient le plus. En tant qu'accompagnateur, je crois que c'est Ali Akbar Khan, avec qui j'ai commencé à jouer à 12 ans, qui a aiguisé mon intérêt pour la musique que je pouvais produire avec un autre musicien. Ensuite, quand j'ai atteint la vingtaine, deux musiciens m'ont aidé à développer mon propre style en Inde : Hariprasad Chaurasia et Sivkuvar Sharma. J'ai joué de très nombreuses années avec ces deux maîtres, qui m'ont aidé à parfaire mon propre style." "Pour ce qui est des musiciens occidentaux, c'est toujours John McLaughlin, avec qui je continue. Il vient ce soir pour voir notre concert au Théâtre de la Ville. Quand nous nous sommes retrouvé dans Remember Shakti, c'est comme si nous ne nous étions jamais quittés. Hier soir, nous avons dîné ensemble. Nous ne nous étions pas vu depuis trois ou quatre mois, et John m'a dit : "C'est comme si on s'était vu hier". Nous sommes comme des frères. John est un musicien incroyable. Un des rares au monde qui soit capable de faire absolument tout ce qu'il veut de son instrument. Il a la capacité d'être à la fois un artiste de flamenco, de jazz, de blues, de rock, de musique indienne… Quand nous jouons ensemble, je suis toujours émerveillé de voir un artiste de culture occidentale, un Anglais, jouer comme un musicien indien. Il est l'un des nôtres. Il n'y a pas de différence. C'est pourquoi je l'appel toujours Ustad John McLaughlin." - Quels sont vos projets avec Remember Shakti ? Zakir Hussain : " L'album Remember Shakti, qui est sorti il y a quelques mois, est nominé pour les Grammy 2002. Pendant ces trois dernières années, nous avons beaucoup tourné. Nous sommes bien fatigués et nous avons décidé de nous arrêter pendant 8 mois. En 2003, nous repartons. Nous ferons deux tournées et un album. Mais nous avons aussi chacun nos projets personnels. Je viens d'écrire la musique d'un ballet pour violoncelle et tablas que nous interpréterons au mois d'avril prochain à New York. J'écris aussi la musique pour deux films anglais, puis je ferai un disque de tabla traditionnel." - Vous continuez à mener de front vos carrière de musicien classique indien et de musicien de fusion, est-ce pour vous une nécessité ? Zakir Hussain : " Oui, c'est absolument nécessaire. La tradition musicale indienne remonte à 5000 ans. En tant qu'interprète de cette tradition sur un instrument classique, je me dois d'avoir une véritable identité. Dans le musicien Zakir Hussain, les gens aiment l'interprète des tablas qui joue un rôle dans la tradition et permet à cette tradition de s'insérer dans la globalité du monde. Si je laissais tomber ce rôle, je n'aurais plus d'identité. Je ne serais plus Zakir Hussain et je ne sais pas qui je serais. J'ai toujours veillé à aller me produire sur les scènes indiennes, ce que mon père m'a toujours conseillé de faire. Parce que si vous êtes accepté, aimé, reconnu chez vous, vous serez aimé et reconnu partout ailleurs. Il est donc essentiel de faire ses preuves chez soi." François Bensignor // LIRE AUSSI
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